Je sais Où J'Habite

Projet d'animation culturelle territorial


Résumé

 

L’action culturelle, instrument de cohésion sociale et de développement, est aujourd’hui considérée comme un levier essentiel des politiques de valorisation d’un territoire. Le projet « Je Sais Où J’Habite », présenté ici dans l’hypothèse d’une mise en œuvre pionnière en Puisaye-Forterre (communauté de communes de Bourgogne-Franche-Comté), s’appuie sur la participation des citoyens, invite à repenser l’alliance des stratégies d’inclusivité et d’attractivité touristique, ceci à partir de la constitution et de la promotion d’une "mémoire vivante".

Pour être au plus près du territoire, la participation des citoyens prend ici une double forme : la création d'une série de « podcasts » supports d’« interventions » permettant la découverte d'un territoire par l'intermédiaire des voix de celles et ceux qui, natifs ou non, ont choisi d'y travailler, d'y vivre ou d'y résider. Les podcasts résultent d’entretiens enregistrés au cours desquels l’interviewer découvre pourquoi l’interviewé est en mesure d'affirmer « je sais où j’habite ». L'intervention, quant à elle, se traduit par l'écoute publique, ludique et interactive d'un podcast de la série.

Ce projet culturel a la particularité, non pas de s’inscrire hors les murs, mais « dans les murs », à double titre. Les podcasts sont enregistrés dans les lieux investis par les interviewés (ex, domicile, lieu de travail) alors que les interventions se déroulent au sein d'un large spectre d'établissements recevant du public (ERP).  

Le projet associe habitants « reconnus » ou « méconnus », collectivités locales et territoriales, institutions culturelles, associations, médias, autour de la réalisation d’une œuvre collective à destination de l’espace public. Il aspire à inscrire la « création et la récréation » dans la vie sociale et culturelle d’un territoire.

 

Note : la présentation ci-après se limite volontairement au couple "pourquoi" et "quoi". Le "comment" fera l'objet de la rédaction d'un autre document.

Auteur

 

Jean-Pierre Texier est né à Paris en 1955. Concepteur du projet Je Sais Où J'Habite, il a consacré une grande part de sa vie professionnelle à l’innovation au service de la responsabilité sociale. Aujourd'hui entrepreneur, écrivain, metteur en scène, il anime avec son épouse, Anne  Texier, l’association élément 139 dont l'objet est de contribuer au rayonnement des arts et de la culture.

 


 

1. Le patrimoine culturel immatériel

La notion de patrimoine culturel immatériel est apparue au début des années 1990. Le projet porté par l’UNESCO est d’établir des programmes de préservation et de promotion de « pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel ». Cet élan vers ce qui fait société dans les sociétés humaines permet de valoriser la richesse d’identités culturelles contemporaines.

La matrice de cette approche - et les analyses qui en découlent - forment une grille de lecture à grandes mailles. Par construction, on ne peut pas prendre un individu dans les filets du patrimoine immatériel. Or, on pourra observer que la connaissance de la singularité d’une culture - c’est-à-dire d’un système cohérent et pérenne de valeurs - n’est pas nécessairement dissociée du symbole incarné par telle ou telle personne. Ainsi, en France, la figure de Samuel Paty, professeur décapité pour avoir tenté d’expliquer à ses élèves la possible coexistence de la liberté d’expression et de la liberté d’opinion, est devenu un étendard de la laïcité. Une laïcité menacée pour des motifs multiples (politiques, sociaux, religieux, …) mais qui ont un point commun : le mépris.

2. Zoom sur Colette

L’expérience du mépris, Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye la connaitra également. Se mariant à l’âge de vingt ans avec Henry Gauthier-Villars, surnommé « Willy », la jeune femme est introduite dans les salons littéraires parisiens où l’on s’étonne de l'accent bourguignon qui est le sien. Willy l'engage à écrire ses souvenirs d'école, qui seront publiés et signés du pseudonyme de son mari. Ainsi paraissent les premiers romans de la série des Claudine qui connaîtra, comme on le sait, un succès considérable. Du fait de la profusion de ses talents, Colette parviendra à affirmer sa propre voie - et sa propre voix - puisqu’elle sera la deuxième femme en France à recevoir des funérailles nationales.

3. Une question peut en cacher une autre

Le mépris est une relation à autrui qui assigne à une position d’infériorité et prédispose à une vision hiérarchique de la communauté humaine. N’est-il pas regrettable de considérer qu’il y a, d’un côté, « ceux d’en haut » et, de l’autre, « ceux d’en bas » ?  Est-il impératif que les uns soient constamment sollicités pour savoir ce qu’ils ont à dire, alors que les autres se voient astreints, par respect, soumission et devoir, à ouvrir grands leurs yeux et leurs oreilles ? Autrement dit, à rester silencieux.

4. Les réseaux sociaux, un contre-poison ?

« A l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité » a écrit Andy Warhol en son temps. L’incroyable développement des réseaux sociaux confère une certaine objectivité à cette prophétie. Mais, là encore, c’est la culture du mépris, voire de la haine, qui pour une part a étendu son emprise. Si dorénavant tout le monde est susceptible de publier des articles, des commentaires, des "like" sur les réseaux sociaux beaucoup se contentent d’ébruiter ce qui est de l’ordre du ressenti, du ressentiment. L’indignation, la colère sont souvent justes, judicieuses. Pour autant, le verbe ébruiter n’est pas dépourvu de pertinence. Il atteste la substitution d’une parole - expression d’une sensibilité (Colette), d’une connaissance (Samuel Paty) - par le ramdam d’un repli sur soi, phénomène massif dont le « retweet » est à la fois l’emblème et le vecteur.

5. Retour en Puisaye-Forterre

Si l’on se réfère au site Internet de la communauté de communes « l’économie de la Puisaye-Forterre est variée et se compose principalement du tourisme, de l’industrie et de l’agriculture. Ses atouts paysagers et culturels en font une destination touristique prisée, et suscitent des projets d’installation d’activités tertiaires exercées à distance ». Les grandes destinations touristiques et culturelles de ce pays de bocages et d’étangs sont connues : le château de Saint-Fargeau, le château de Guédelon, le village de Saint-Sauveur. Trois « monuments » dont on pourrait dire que leur édification tient à l’engagement de "femmes providentielles". Que serait la commune de Saint-Saveur si ce "pays" n’avait pas été le village où Colette est née et a passé son enfance ? Que serait le chantier de Guédelon si Maryline Martin ne s’était pas impliquée en 1995 dans la folle aventure de construire un château-fort à l'aide des mêmes techniques que celles utilisées au moyen-âge ?

6. Petit détour par la Chine

Dans En Pays connu, Colette écrit « le visage humain fut toujours mon grand paysage ». Paradoxalement, ce qui est peut-être le plus révélateur dans un visage n’est pas un élément visible ; c’est la voix, ce souffle, ce timbre, ce rythme, cette intonation qui nous caractérisent. Autre propriété remarquable de la voix : contrairement à nos traits, elle s’altère peu avec l’âge. Alors qu'on peut sans trop se tromper évaluer l’âge d’une personne que l’on a devant soi, l’exercice est bien plus difficile sans confrontation visuelle. La sagesse chinoise, qui n'est pas en reste, ajoute : « On reconnaît un oiseau en écoutant son chant, on reconnaît un homme en écoutant ce qu’il dit ».

7. Éloge du livre, de la radio et du podcast

L’image agit comme un réducteur d’incertitudes. L’image prétend à l'objectivité tout comme l’objectif dont est doté l’appareil photo, la caméra. L'image est réconfortante, elle rend lucide. Pourtant, à l'occasion de la lecture d’un livre, on peut sentir une attirance intense pour de signes d’encre sur du papier. Se réjouir de ne pas avoir subir la dictature d'images venues du dehors. Il en est de même pour la radio. On entend une voix, on invente un visage. Le livre et la radio échappent à l’emprise de l’image sans en impliquer l’élimination. Au contraire. Ainsi, autant de lecteurs, autant d’auditeurs, autant de paysages. Le podcast, arrière petit-fils de la radio, prolonge cette vertu à l’ère des digital natives.

8. Éloge de la lenteur

Il faut disposer de temps, cheminer à pas lents pour se familiariser avec la moindre parcelle. Les cultivateurs, les chasseurs, les adeptes de la cueillette de champignons, les randonneurs le savent mieux que quiconque. De même, on ne peut pas faire l’économie de la durée lorsqu’on s’intéresse à une personne qu’on ne connait pas. Les informations laconiques disposées sur un C.V. ne disent pas grand chose ou, tout du moins, ne disent pas l’essentiel : ce subtil rapport entre visage et paysage. Si la ponctualité est la politesse des rois, alors la disponibilité est la politesse des interlocuteurs.

9. Éloge du bocage

Ce préambule, cette lente déambulation dans le territoire des observations et des convictions, nous a semblé nécessaire pour décrire le contexte et l’état d’esprit qui m'ont conduit à la conception de ce projet. Du coup, sa formulation peut être concise : Je Sais Où J'Habite se présente comme une série de podcasts et d’interventions permettant la découverte d'un territoire par l'intermédiaire des voix de celles et ceux qui, natifs ou non, ont choisi d'y travailler, d'y vivre ou d'y résider. On l’aura compris, la vocation de ce projet est de faire entendre aussi bien les « notables » que les « petites gens ». Autrement dit, d’une part, celles et ceux qui, pour telle ou telle raison, possèdent un capital social élevé ou relativement élevé. Par exemple, Hubert Reeves, astrophysicien célèbre qui s’est établi à Malicorne. D’autre part, celles et ceux qui sont essentiellement connus de leurs proches : famille, amis, collègues, voisins. Par exemple, Marie-Thérèse, octogénaire, fille et petite fille d’agriculteurs, qui n’a pas quitté le hameau qui l'a vue naître. Les haies, les talus, les taillis qui structurent un bocage ne sont pas assimilables à des frontières. On sait, aujourd’hui plus qu’à toute autre époque, que le bocage renforce la capacité de résilience d’un territoire : la clôture n’est ni une injure ni le signe du mépris. Elle permet simplement à chacun de "savoir où il habite".

10. L’entretien

Les podcasts résultent d’entretiens enregistrés au cours desquels l’interviewer découvre pourquoi l’interviewé est en mesure d'affirmer « je sais où j’habite ». La rencontre se déroule dans un lieu « investi » par la personne interviewée : son domicile, son lieu de résidence, son lieu de travail ou bien encore un lieu que cette personne fréquente du fait d’une passion, d’un loisir, d’une contrainte. Après un temps d’échange permettant une mise en confiance réciproque, l’enregistrement peut commencer. L’interviewer pose une première question relative à ce qui l'intrigue ou est susceptible de l'intriguer. Par exemple, le lieu proprement dit, son atmosphère (visuelle, sonore, olfactive), l'agencement de l’espace, etc. Cette question initiale ne porte pas sur la personne elle-même. Ce point est essentiel car il conditionne la bonne tenue de l’entretien. Notons ici que l’on peut, au sein d’une même habitation, procéder à l'enregistrement dans une pièce précise - le salon, la cuisine, le grenier, la cave, le jardin ...  pour autant, il ne s’agira pas de faire l'inventaire du "décor". L'entretien ne vise pas davantage à susciter une confession,  s'acheminer vers une révélation, révéler un secret. Ce que le jeu des questions et des réponses doit faire simplement apparaître sont les différentes formes que revêt le trait d'union entre deux entités : la personne interviewée et le lieu dans lequel se situe l'interview.

11. Faites vos jeux !

Il est temps maintenant de décrire l’architecture générale du  projet.

Tout d’abord, une série de podcasts de format long (30 minutes) associés à des « teasers »  d’une durée de 1 minute 30. Pour détourner une formule bien connue, on pourra dire que « le podcast a du génie » au sens où l’on peut écouter n’importe où, n’importe quand, gratuitement et légalement un contenu audio numérique.  

Ensuite, ce que nous dénommons « interventions », dispositifs qui rendent le projet inclusif, autrement dit susceptible de réunir les personnes qui ne possèdent pas les équipements ou les savoir-faire nécessaires à l’accès aux podcasts.

 

Précisons les lieux au sein desquels les interventions se déroulent. Il pourra s’agir d’un espace communal, d’une salle des fêtes, d'une bibliothèque municipale, d’un établissement scolaire, d’une maison de retraite, d'un gymnase, d'un parc, d'un lieu de villégiature, d’un lieu culturel  (musée, cinéma, théâtre) et plus généralement de tout établissement habilité à recevoir du public (ERP). Un système d’amplification sonore est le seul élément technique requis. Le cas échéant, l’intervention peut être relayée par un dispositif de webdiffusion, de radiodiffusion ou de télédiffusion afin d’accroître son audience.

 

L'intervention se traduit par l'écoute publique, ludique et interactive d'un podcast Je Sais Où J'Habite.

Elle réunit un invité, un médiateur et des spectateurs pendant une durée maximale de 1h30.

 

Son principe est le suivant. L’invité est une personne qui s’est prêtée au jeu de l’entretien et dont le podcast a été préalablement ou non publié. Chaque spectateur se voit remettre un carte sur laquelle figure un point d’interrogation. Après une courte présentation de l’invité et des "règles du jeu" par le médiateur, celui-ci déclenche l’écoute du podcast et enclenche un chronomètre. Le médiateur donne à entendre sans interruption les 5 premières minutes du podcast . A l’issue de cette première période, les spectateurs peuvent, s’ils le souhaitent, poser des questions à l’invité. Pour être prise en compte une question doit être formulée en moins d’une minute et se rapporter à la séquence en cours de diffusion. Chaque question posée coûte une carte "point d'interrogation". Chaque spectateur est ainsi en capacité de poser une question et une seule. De son côté, l'invité n'est pas contraint de formuler une réponse. Le médiateur attribue une carte « smiley »  à chaque fois que l'invité répond de bonne foi à la question posée. Pour cela, il s’appuie sur l'appréciation collective des spectateurs (vote à main levée).

L’intervention s’achève au regard de l’une des conditions suivantes :
- atteinte de la durée prédéterminée de l’intervention (90 minutes)
- atteinte de la fin du podcast.

 Au terme de l'intervention,  le médiateur évalue un score calculé en référence à la formule suivante  :
Score  = (nombre de smileys distribués x 100) divisé par (90 ÷ durée de l'intervention en minutes)

 

Exemple : une intervention d'une durée de 1h15mn a généré 24 smileys.

Son score est (24 x 100) ÷ (90 ÷ 75), soit 2 000 points

On observera que ce score se rapporte à un « bien commun ». En effet, le score donne une indication sur une performance collective et non sur la qualité de tel ou tel invité, médiateur ou public. L’intérêt est de susciter une certaine émulation au sein du territoire au fil de la programmation des interventions. Mais, plus encore, à démontrer qu’il est bien plus profitable de réunir des « donneurs de questions » plutôt que faire appel à des donneurs de leçons.

© Jean-Pierre Texier, octobre 2021